Entretien avec Maître CHU KING Hung

Voici un article paru dans Karaté-Bushido en février 1998. C’est un entretien avec Maître CHU King Hung.

J’étais l’organisateur de ce rendez-vous.
Les questions étaient posées par Alex Chénière, Paul Woofon, Didier Leboucher et moi-même Yves Blanc.
La traduction du chinois au français était assurée par Paul Woofon.

Né à Canton en 1945 et installé en Grande-Bretagne depuis une vingtaine d’années, maître Chu King Hung – qui fut le disciple de Yang Sau Chung, le fils ainé de Yang Chen Fu, est célèbre en Europe pour ses vastes connaissances, sa maîtrise du Qi et sa virtuosité technique du Taijiquan. Après un stage qui a réuni une centaine d’élèves à Paris, il a bien voulu parler de sa vie et du riche itinéraire qui est le sien aux lecteurs de Karaté Bushido.

– Karaté-Bushido : Maître Chu, vous avez connu, dans votre enfance, un apprentissage du Taijiquan tel qu’il était encore pratiqué à l’époque, c’est-à-dire de façon traditionnelle, n’est-ce pas ?

– Maître Chu : Oui. De la maison où je vivais dans mon enfance, je voyais le jardin de mon voisin, monsieur Lao. Dans ce jardin, il pratiquait et enseignait de façon traditionnelle le Taijiquan. Monsieur Lao était un élève du fameux Chen Wei Ming, l’un des grands disciples de Yang Chen Fu. À cette époque, monsieur Lao avait déjà plus de soixante-dix ans. Ses élèves étaient pour la plupart des gens âgés, dont la santé était fragile et qui pensaient que le Taijiquan était uniquement une discipline de santé. Il n’y avait pas de jeunes parmi ses élèves. Mais un jour, un jeune homme est venu faire le Tui-Shou, la « poussée des mains », avec monsieur Lao. En dépit de son âge et de sa frêle constitution, il n’a pas fallu bien longtemps à monsieur Lao pour venir à bout du jeune homme. Et il m’a bien semblé qu’il n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour y arriver!

– K.B.: C’est ainsi que vous avez décidé d’entreprendre l’étude du Taiji avec lui?

– Maître Chu : Oui. Monsieur Lao faisait partie du Kuomintang, à un rang assez élevé. C’est à Shanghai qu’il avait appris le Taijiquan auprès de Chen Wei Ming. J’ai effectivement étudié avec lui pendant cinq ans, de l’âge de douze ans à mes dix-sept ans. Chen Wei Ming était quelqu’un de vraiment formidable. Monsieur Lao fut présenté à maître Yang à son retour des États-Unis. Son médecin, inquiet pour sa santé, l’avait fait revenir pour le soigner. J’aurai toujours en mémoire la photo prise sur une terrasse de Shanghai où l’on peut voir les deux professeurs enseigner ensemble, dans leur costume traditionnel d’un blanc immaculé.

– K.B.: Quelle idée à l’époque vous faisiez-vous de la pratique du Taiji?

– Maître Chu : Eh bien, d’abord, je m’étais rendu compte qu’un homme âgé comme monsieur – Lao pouvait facilement se défaire d’un plus jeune. Je comprenais bien que le Taijiquan était un art qui possédait quelque chose de spécial par rapport aux autres mais je ne savais pas vraiment quoi au juste! Il me semblait que la discipline de santé et l’art martial pouvaient effectivement faire un excellent ménage et cela me motivait fortement pour apprendre cette discipline étrange. N’oubliez pas que je voyais depuis mon plus jeune âge monsieur Lao s’exercer dans son jardin. Alors ! Et comme Monsieur Lao enseignait aussi dans les parcs, j’ai appris qu’il existait d’autres disciplines passionnantes auxquelles un certain nombre de personnes s’adonnaient dans les parcs : les uns pratiquaient le Xingyi, les autres le Bagua d’autres encore le Wing Chun… C’est ainsi que j’en suis venu moi-même à étudier ces disciplines. Aux cours de Monsieur Lao venait un moine taoïste, Monsieur Leung. Ce dernier appréciait beaucoup le Taijiquan car il y voyait de grandes affinités avec la philosophie taoïste. Monsieur Leung avait la responsabilité d’un petit temple, à Canton. C’est lui qui m’a initié à la méditation taoïste, aux massages et aux exercices de santé. Mais à cet âge, j’avais bien du mal à comprendre l’importance de l’enseignement précieux qui m’était distillé et je me faisais seulement une vague idée de ce que pouvait être le Taoïsme.

– K.B.: Et comment avez-vous fait la connaissance du maître Yang Sau Cheung ?

– Maître Chu : Un jour, j’ai demandé à Monsieur Lao quel était le meilleur expert au sein de la famille Yang. Maître Lao me répondit qu’il y en avait plusieurs, d’excellents ! Lui connaissait bien les maîtres Yang Chen Fu et son fils aîné Sau Chung car ils logeaient chez lui lorsqu’ils venaient à l’université de Canton. Mais à cette époque, maître Yang Sau Cheung était déjà parti pour Hong-Kong. Et comme je voulais le meilleur, Monsieur Lao me trouvait quelque peu extravagant pour un si jeune homme… « Tu n’arrives pas seulement à assimiler ce que je te montre et tu prétends déjà que tu es mûr pour étudier auprès des plus grands maîtres ? » Monsieur Lao ne se contentait pas de m’apprendre le Taijiquan. Il voulait également m’enseigner un code de conduite qui puisse me servir dans la vie.

Monsieur Lao s’intéressait autant à la composante martiale qu’à la composante de santé de son art. Et comme je lui demandai la raison de son invulnérabilité dans le Tui-Shou, il répondit que c’était la conséquence de sa pratique du Qi gong. Pour lui, le Taijiquan était une sorte de Qi gong. Bien entendu, je ne savais pas encore ce qu’était le Qi gong, mais en l’entendant parler, je fus vivement intéressé. Je me doutais bien que cette discipline recelait des trésors inestimables ! Mais en ce temps-là, il était encore assez difficile de passer de Canton à Hong-Kong. Géographiquement, cela paraissait proche mais en réalité, cela équivalait à s’aventurer dans un lointain pays étranger. Toutefois, en 1962, ma famille entière a émigré à Hong-Kong. Dès mon arrivée, j’ai donc cherché à rencontrer maître Yang. Dès qu’il m’a vu, il m’a demandé : « Que viens-tu faire par ici ? » « Je viens pour apprendre le Taijiquan avec vous », répondis-je. « Et par qui es-tu recommandé ? » « Par Monsieur Lao mais il est décédé à présent ». C’est ainsi que j’ai pu prendre des cours chez maître Yang jusqu’en 1970. Ensuite, je suis parti pour Londres. Là-bas se trouvait un ami à moi qui enseignait le Kung-fu. Il m’a proposé d’y enseigner le style Yang originel qui était totalement inconnu à cette époque en Angleterre.

– K.B : Vous n’avez pourtant pas totalement coupé vos racines avec Hong-Kong ?

– Maître Chu : Non. Je suis même retourné régulièrement à Hong-Kong pour continuer de travailler auprès de maître Yang. Et cela a duré jusqu’à sa mort, en 1985. J’étais déjà devenu le représentant de maître Yang pour l’ITCCA en Europe dès 1973. En quelques années, l’école s’est développée pour devenir l’une des plus importantes d’Angleterre et d’Europe.

– K.B.: Le style Yang, toutes tendances confondues, est le plus répandu des styles de Taiji en Europe ?

– Maître Chu : Oui mais on constate beaucoup de tendances différentes : l’une s’oriente vers la gymnastique, l’autre vers la danse et une autre encore vers l’école externe. Quant à moi, j’estime que le style Yang originel respecte non seulement le principe fondamental du Taijiquan, qui exige qu’on développe avant toute chose l’énergie interne et qu’on conditionne toute action à ce principe (ce qui fait la différence entre l’école externe et l’école interne). Le style Yang originel répartit à égalité ce qui incombe au niveau de la santé et ce qui incombe au niveau martial. Il s’agit de faire prendre conscience aux pratiquants des arts martiaux qu’il existe une autre manière de faire qui ne fait pas appel à la puissance musculaire, d’une part. D’autre part, que ces principes dérivent d’une philosophie, le Taoïsme. Et que ces principes sont d’une très grande valeur pour l’adepte si celui-ci veut saisir toute la portée de son art !

– K.B : Vous insistez sur l’importance du développement de l’énergie interne. Mais à quoi attribuez-vous le fait que ce principe soit relativement peu connu ?

– Maître Chu : La raison en est que ce principe a été principalement développé au sein de la famille Yang (et qu’il fut longtemps un secret de famille, Note du Traducteur Paul Woofon).

– Yves Blanc : Le Taiji quan se démocratise de plus en plus et il attire de plus en plus de personnes de par le monde. Cette orientation est-elle satisfaisante selon vous ?

– Maître Chu : Oui car le Taijiquan est aussi une discipline psycho-physique naturelle et donc très favorable pour l’équilibre de l’individu. Sa pratique régulière permet d’élever la personne, comme c’est le cas pour d’autres arts comme la musique ou la danse par exemple. D’ailleurs, de plus en plus d’artistes apprennent le Taijiquan et ce n’est pas par hasard.

– Alex Chénière : Le Taijiquan est un art dont il est difficile de s’imaginer l’étendue et la portée. Qu’est-ce que sa maîtrise dévoile de plus profond, selon vous ?

– Maître Chu : Comme je l’ai expliqué plus haut, sa pratique permet le développement du souffle, du Qi. La plénitude du Qi, lorsqu’il circule abondamment et harmonieusement dans le corps, entraîne naturellement un sentiment de bien-être qu’on peut qualifier de «Happy Qi» c’est à dire le Qi heureux.

– Paul Woofon : Que pensez-vous du niveau actuel des pratiquants de Taiji en Europe comparé à celui de la Chine ?

– Maître Chu : Autrefois, le niveau était supérieur en Chine. Mais depuis vingt-cinq ans que je vis et que j’enseigne en Europe, j’ai constaté une très grande progression, avec des élèves assidus, jeunes et en bonne santé. Cela signifie à mon avis que l’Europe est petit à petit en train de refaire son retard sur la Chine.

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